Cyberattaques, intelligence artificielle non maîtrisée, désinformation : les managers doivent aujourd'hui faire face à des situations où leurs repères habituels ne suffisent plus. Comment reconnaître le chaos, agir efficacement et accompagner ses équipes ?
En 2025, Cybermalveillance.gouv.fr a enregistré plus de 500 000 demandes d'assistance, soit une hausse de 20 % en un an. En octobre 2026, le baromètre Data & IA de Coface révèle que 60 % des entreprises interrogées ne disposent toujours pas de cadre formalisé pour leurs usages de l'intelligence artificielle.
Ces évolutions soulèvent une question essentielle : comment manager lorsque les règles habituelles ne permettent plus de comprendre ni de maîtriser une situation ?
Qu'est-ce que le chaos en entreprise ?
Le chaos est une situation dans laquelle les relations entre les causes et les conséquences deviennent impossibles à identifier immédiatement. Le manager doit agir pour rétablir un minimum de stabilité avant de pouvoir analyser le problème.
Cette définition s'appuie sur le modèle Cynefin, développé par Dave Snowden, qui distingue notamment quatre contextes décisionnels :
Clair : les règles et les bonnes pratiques permettent de résoudre le problème.
Compliqué : des experts peuvent identifier la solution.
Complexe : il faut expérimenter pour comprendre ce qui fonctionne.
Chaotique : il faut intervenir immédiatement pour limiter les dommages, puis analyser.
Prenons l'exemple d'un incendie : la priorité n'est pas de comprendre son origine, mais de protéger les personnes et d'empêcher sa propagation.
En entreprise, la logique est similaire : agir d'abord pour stabiliser, comprendre ensuite.
Comment reconnaître une situation de chaos ?
Une situation chaotique se caractérise par une forte incertitude, des conséquences difficilement prévisibles et la nécessité d'une intervention rapide.
Quatre questions permettent au manager d'évaluer la situation :
Comprenons-nous réellement ce qui se passe ?
Les experts peuvent-ils identifier rapidement la cause du problème ?
Nos décisions produisent-elles des effets inattendus ?
Attendre davantage risque-t-il d'aggraver la situation ?
Une réponse positive à la dernière question constitue un signal d'urgence, mais ne suffit pas, à elle seule, à qualifier une situation de chaotique.
Exemple concret : une cyberattaque perturbe simultanément les systèmes informatiques, les communications internes et la production. Les équipes doivent protéger les activités essentielles avant de connaître précisément l'origine de l'incident.
Combien de temps dure une situation de chaos ?
Il n'existe pas de durée universelle du chaos. La phase initiale de stabilisation peut durer quelques heures ou plusieurs jours, tandis que le rétablissement complet peut nécessiter plusieurs semaines.
Le 6 octobre 2026, l'entreprise industrielle Egide a subi une cyberattaque passant par un prestataire informatique. Une partie de son activité à Bollène a été interrompue par précaution. Trois jours plus tard, les opérations de restauration étaient encore en cours.
Cet exemple montre la différence entre maîtriser l'urgence et retrouver un fonctionnement normal.
Le manager doit donc savoir sortir du mode de commandement exceptionnel lorsque la situation redevient suffisamment stable.
Pourquoi l'intelligence artificielle accroît-elle les risques de chaos ?
L'intelligence artificielle accélère la circulation de l'information, l'automatisation des décisions et les interactions entre les systèmes.
Elle peut également introduire de nouveaux facteurs de vulnérabilité :
Des outils utilisés sans validation de l'entreprise.
Des agents IA disposant d'autorisations excessives.
Des données sensibles exposées par erreur.
Des contenus trompeurs capables de perturber rapidement une organisation.
Le problème ne vient pas uniquement de la technologie, mais aussi de son intégration dans les pratiques professionnelles.
Le véritable enjeu managérial est d'associer innovation, gouvernance et responsabilité humaine.
Quelles sont les 5 règles pour manager dans le chaos ?
1. Repérer les signaux faibles
Identifier les anomalies, encourager leur remontée et créer un environnement dans lequel les collaborateurs peuvent signaler un problème sans crainte.
Action : instaurer un point régulier consacré aux risques émergents et aux incidents inhabituels.
2. Diagnostiquer la nature de la situation
Distinguer un problème technique, une situation complexe et un véritable chaos. Appliquer une procédure classique à un environnement devenu imprévisible peut aggraver les difficultés.
Action : mobiliser rapidement les personnes capables d'évaluer la situation.
3. Stabiliser avant de chercher à tout comprendre
Protéger les personnes, préserver les fonctions essentielles et clarifier temporairement les responsabilités décisionnelles.
Action : définir immédiatement les priorités, les responsables et les premières mesures de protection.
4. Communiquer avec transparence
Expliquer régulièrement ce qui est connu, ce qui reste incertain et les décisions déjà prises.
Le silence managérial peut renforcer les rumeurs et l'insécurité.
Action : organiser des communications courtes et régulières, tout en donnant aux experts les moyens d'agir.
5. Restaurer l'autonomie et apprendre
Une fois la situation stabilisée, sortir progressivement de la gestion d'urgence, redonner des marges de décision aux équipes et capitaliser sur les enseignements.
Action : réaliser un retour d'expérience collectif, sans recherche systématique de responsables individuels.
Comment accompagner les équipes avec le CARE ?
Dans une situation chaotique, les collaborateurs peuvent perdre leurs repères, leur sentiment de contrôle et leur capacité à construire une compréhension commune.
L'approche CARE invite à porter une attention particulière à deux dimensions :
Self CARE : préserver la lucidité du manager. Identifier ses propres limites, gérer sa charge cognitive et éviter de multiplier les décisions sous pression.
Team CARE : maintenir la confiance collective. Favoriser l'entraide, la transparence et la possibilité d'exprimer ses incertitudes.
Le rôle du manager ne consiste donc pas uniquement à prendre des décisions. Il doit également créer les conditions permettant aux équipes de retrouver progressivement leur capacité d'action.
Manager dans le chaos : les points essentiels à retenir
Le chaos se caractérise par l'impossibilité de comprendre immédiatement les relations de cause à effet.
La priorité consiste à stabiliser la situation avant de l'analyser.
L'intelligence artificielle peut accélérer certaines crises lorsqu'elle est insuffisamment encadrée.
Un leadership efficace associe décision, transparence et mobilisation des expertises.
L'approche CARE permet de préserver la dimension humaine et la coopération.
Manager dans le chaos ne signifie pas tout contrôler. Cela signifie savoir protéger, décider, accompagner et rendre progressivement aux équipes leur autonomie.
Ce sujet s'inscrit dans les travaux du Learning Lab Human Change (LLHC) du Cnam, consacrés aux transformations du travail, au management et aux compétences humaines à l'ère de l'intelligence artificielle.
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Une crise désigne une situation critique menaçant une organisation. Elle n'est pas nécessairement chaotique : lorsqu'une procédure éprouvée permet de la gérer, les relations de cause à effet peuvent rester compréhensibles. Le chaos implique une perte de lisibilité immédiate.
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Protéger les personnes et stabiliser les activités essentielles. L'analyse approfondie vient ensuite, lorsque les conditions permettent de comprendre les causes.
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Non. Elle peut améliorer l'anticipation, la coordination et la gestion des incidents. Mais sans gouvernance adaptée, elle peut également amplifier des erreurs, des vulnérabilités ou des décisions inappropriées.
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Parce que la capacité d'une équipe à agir dépend également de la confiance, de la sécurité psychologique, de la qualité des relations et de la lucidité des décideurs.
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Oui. Le retour d'expérience permet d'identifier les vulnérabilités, de renforcer les coopérations et d'adapter les règles. Une crise ne produit toutefois pas automatiquement des apprentissages : ceux-ci doivent être organisés.
Sources
Lee, H.-P. et al., 2025. The Impact of Generative AI on Critical Thinking: Self-Reported Reductions in Cognitive Effort and Confidence Effects From a Survey of Knowledge Workers. Proceedings of the CHI Conference on Human Factors in Computing Systems, Association for Computing Machinery.

